jeudi 5 juin 2014

Les états d'agitation | partie 2


Cet article est la suite de la 1ère partie publiée le 29 mai 2014 :
http://adeline-gardinier.blogspot.fr/2014/05/les-etats-dagitation-partie-1.html


La rigidité du contexte

Ainsi, l’intensité du dérapage psychomoteur serait associée au degré de rigidité des fonctions et des rôles dont la personne tente de se désaliéner. Mais chaque tentative pour remanier les places rigides au sein du groupe créerait de violentes résistances internes chez le sujet, accentuées par l’opposition des proches. Le principe homéostasique de tout système rigide, orienté vers le maintien invariable des codes de fonctionnement, expliquerait ainsi la consistance du symptôme régulateur.

L’ampleur de l’excitation traduirait la virulence des forces d’inertie pour entraver cette réorganisation fonctionnelle et signerait, dans un mouvement opposé, l’incapacité à continuer à adhérer aux repères systémiques d’antan. Dans cette logique, certains passages à l’acte surviendraient dans un moment de révolte et de désir d’individuation signifiant chez une personne.

Christophe et le mythe de la perfection

La vie de Christophe, 67 ans, a été traversée d’épisodes dépressifs chroniques. Sa pathologie dévoile une incapacité à moduler, avec souplesse, ses choix dans ses systèmes d’appartenance. Il s’est rigidifié dans des croyances inébranlables dictant ses conduites et ne tenant aucun compte du contexte. Au fil de son parcours, ses défenses ne parviennent plus à pallier les conséquences désastreuses d’adaptations non faites. Christophe provient d’une famille obnubilée par un « mythe de perfection », qui a contrôlé, dans sa prégnance, tous les actes inadaptés de son histoire. Christophe a ainsi épousé une femme qui partage ses représentations figées. Mais une grave crise personnelle l’oblige à réorganiser ses relations à son environnement. Il apprend à construire des images légitimes, positives, acceptées de la nature défaillante de l’homme. Il ne fuit plus ses insuffisances ni celles d’autrui et les reconnaît.

Cette nouvelle dynamique le soumet non seulement à ses résistances internes mais aussi à celles de son système embourbé dans les mêmes codes d’évitement et de contrôle. Lors d’un repas familial, il souligne l’obligation de paraître et le manque de spontanéité de leurs interactions. Les réactions stigmatisantes de son entourage le font alors décompenser. Son incapacité à bousculer dans l’urgence les règles systémiques oppressantes réveille un état de détresse et d’impatience intenables. Dans un discours logorrhéique, il montre sa hâte et son irritabilité à vouloir transformer son système. De même, ses propres résistances internes au changement se greffent dans la manifestation d’une agressivité, d’une errance et d’une sorte de coup de folie. Son précipité retrait physique et psychique marque une fuite déstructurée non pas de sa famille mais des valeurs étouffantes de celle-ci.

L’état d’agitation, dans son versant excessif et incontrôlé, révèle un apprentissage sous-jacent difficile. En effet, tout symptôme débordant met en relief la tentative de démantèlement de repères rigides pour de nouvelles données. Cette intégration complexe ne peut alors s’opérer, dans un premier temps, que de manière grossière. Plus l’intériorisation du processus est difficile, plus la personne manifeste des résistances par des conduites disproportionnées. Ainsi, les troubles du comportement observés sont l’expression d’une amorce de différenciation non encore contrôlée. Les bases rudimentaires de l’autonomisation psychique se traduisent alors par un excès d’égocentrisme et d’incivilité. Dans cette perspective, l’état d’agitation est alors une libération ponctuelle d’une identité trop longtemps tue par sacrifice groupal.

La « paranoïa » de François

Ni paranoïaque, ni antisocial, François, 52 ans, a pourtant eu un comportement hétéro-agressif vis-à-vis de sa compagne et la fille de cette dernière. Cet homme mène tout d’abord pendant de longues années une existence tranquille et sans problématique relationnelle particulière. Cependant, la rencontre avec sa deuxième compagne l’engage dans des conduites incontrôlables. Après 10 ans d’une union conjugale apparemment sereine, François fustige sa compagne et sa belle-fille des pires insultes et les menace d’un couteau. Cette décompensation soudaine a lieu alors que sa compagne et sa belle fille sont allées ensemble au restaurant.

À l’hôpital, François est rapidement étiqueté « personnalité paranoïaque et dépendante ». Pourtant, l’analyse du système familial montre un mouvement furtif d’émancipation de codes systémiques intenables. Depuis son union, François doit en effet respecter une fonction bien établie dans la famille et en particulier accepter la relation symbiotique entre sa compagne et sa belle-fille, ce qui implique le renoncement à un espace d’intimité conjugale. Son attachement trop fusionnel, dans ce lien amoureux, l’a conduit à taire ses choix personnels pour se soumettre à des règles maritales contraignantes.

Par ses actes inadaptés, François a finalement exprimé la rébellion saine d’un homme qui aspire à se désengager d’une position trop figée et dépersonnalisante. Ce soir-là, il a été contraint de dîner seul tandis que la mère, la fille et le père de celle-ci étaient ensemble au restaurant. À leur retour, François est rentré dans une fureur hystérique et dangereuse. Cette affirmation tardive, nouvelle et culpabilisée a ainsi pris les apparats du drame illégitime car elle s’introduisait comme nouvelle donnée dérangeante dans un paysage établi. Le caractère agressif du mouvement d’affranchissement a alors dénoncé sa trop longue retenue et sa nature encore non assumée dans l’excès de son expression.

Un sujet qui montre des réactions disproportionnées met ainsi en évidence son manque de différenciation par rapport à son système premier. Il exprime alors, excessivement, des choix individuels trop gravement censurés dans le système originaire. Par exemple, une personne hyper responsabilisée dans son système primaire régresse fortement dans les divers espaces où elle peut s’exprimer plus librement. Le non-reconnu devient exigeant et capricieux, le carencé affectif extrêmement étouffant. Le trop passif se fait persécuteur.

La suite la semaine prochaine (partie 3)...

Pour relire la première partie de cet article :
http://adeline-gardinier.blogspot.fr/2014/05/les-etats-dagitation-partie-1.html

jeudi 29 mai 2014

Les états d'agitation | partie 1

L’approche systémique peut permettre de déchiffrer les symptômes d’agitation au-delà de leur aspect bruyant et incontrôlé. Dans cette perspective, ils apparaissent alors bien davantage comme des élans d’individuation contrariés.


Dans une société toujours à la recherche de plus de contrôle et de retenue, quelle place accorder aux états d’agitation ? Quelle que soit la pathologie sous-jacente, ces comportements « inadaptés » se caractérisent par une désinhibition excessive des attitudes, des pensées et du discours. Au-delà de la dimension insécurisante du trouble, la peur n’est pas le seul facteur paralysant l’accès au sens profond des actes. L’époque étouffe les phénomènes bruyants et prône le maintien du calme et de l’ordre. Difficile, dans ce contexte, de proposer une approche pertinente de ces états, qui permettrait d’entrevoir le caractère structurant de la décharge d’excitation. La lecture systémique offre ce regard constructif donnant sens au symptôme et à ses conditions de démantèlement. Elle se centre sur la dynamique relationnelle dysfonctionnelle à l’origine du déséquilibre individuel.

Représentation systémique du trouble

Depuis le début de mon exercice, je constate combien les mouvements régressifs se révèlent souvent précieux. Chaque situation communicationnelle « débordante » met en effet en relief son intention constructrice. Mais une analyse insuffisante du contexte entrave souvent la reconnaissance de la légitimité et du potentiel d’évolution de l’accès « belliqueux ». La pensée systémique offre alors une vision utile et opérante du temps de crise. Elle fait émerger le processus positif qui tente de se dégager d’un mouvement psychomoteur « fracassant ».

L’état d’agitation correspondrait ainsi à la tentative maladroite et fébrile d’un apprenti qui voudrait s’extraire de repères enkystés et inadéquats. Les manifestations de cet état seraient en quelque sorte à la hauteur de la rigidité du contexte pathogène.

L’individu dépend de groupes d’appartenances qui l’influencent, de systèmes qui le définissent dans des rôles et des fonctions particulières. Plus un système est fermé ou traumatisé, moins il s’adapte aux réorganisations internes nécessaires. Lorsque le collectif étouffe les choix identitaires, la pression psychique ne tarde pas à s’exprimer. Le stress provoque alors des actes bruyants, lieux de décharge et d’expression d’une nécessité de changement. Selon la pensée systémique, le symptôme est à la fois appel et résistance au remaniement des codes relationnels d’un individu. La pathologie signe le manque de souplesse du cadre interactionnel dans lequel évolue le sujet, qui ne parvient pas à rester en adhésion avec son système sans sacrifier son individualité. Les sollicitations auto-conservatrices de son groupe d’appartenance et son manque d’affirmation personnelle l’entraînent dans les méandres d’une inadaptation croissante.

L’état d’agitation serait alors l’expression de ce besoin impérieux, de cette tentative d’affranchissement. Dans cette perspective, les angoisses, les troubles psychiques, les troubles du comportement ou les somatisations seraient également les manifestations de cette bataille interne entre les forces d’inertie et celles de transformation vitales. L’aspect théâtral de « la crise de nerf » ou encore du « coup de folie » traduirait, de manière plus manifeste et concentré dans le temps, ce mouvement de décharge d’une tension optimale. La libération explosive d’une pression contextuelle serait alors une phase salvatrice et incontournable.

Les patients expriment souvent cette facette positive de leur état d’agitation démesuré. Mais, dans de nombreuses équipes soignantes, le diagnostic de « crise névrotique ou psychotique » est trop souvent surinvesti. Il souligne alors des déficits et n’apporte aucune information pertinente. En revanche, l’indication systémique d’une décompensation engendrée par un élan de transformation nécessaire, impliqué et coûteux pour le sujet, ouvre le champ des possibles. Le symptôme hystérisé, fou ou incohérent du patient n’est plus ainsi classifié selon ses dimensions manquantes.

La référence à la forme d’agitation intervient très peu dans la manière de réfléchir une prise en charge thérapeutique pertinente. Par contre, la présence et l’intensité du trouble donnent les pistes principales d’une histoire « d’indifférenciation » à investir afin d’aider l’individu. Les « habits expressifs » de la pathologie peuvent alors révéler, dans un second temps, leur singularité sous le primat de ce récit contextuel signifiant.

Quand Sandra s’écroule

Les chutes répétées et intentionnelles de Sandra, 42 ans, hospitalisée pour dépression majeure, engendrent un sentiment d’impuissance grandissant dans l’équipe. Les soignants identifient les symptômes de la patiente dans les registres du manque et de l’infantilisation. En les abordant sous l’angle relationnel, l’énergie positive associée à ce qui peut être compris comme une forme de rébellion libère chacun d’une paralysie d’empathie et de soins. Recadré dans son sens systémique, le comportement abusif de Sandra met en relief sa colère et sa saturation psychique face à une famille irrespectueuse de ses choix. En effet, les comportements théâtraux de cette femme font suite à la disqualification, par le grand-père, de son autorité légitime sur son fils. Sandra a osé poser des limites plus solides dans sa relation à son enfant et trouvé le courage de mettre à la porte son fils chéri irresponsable et insultant.

Ce processus laborieux d’affirmation a été éprouvant mais les efforts de Sandra n’ont pas été reconnus par sa famille, au contraire. Ce nouveau positionnement, si fragilisant pour elle, a ainsi été invalidé par un système familial conservateur. L’acte d’écroulement hystérisé marque ainsi de profonds remaniements internes chez la jeune femme. Il indique son impossibilité d’adhérer à des schémas relationnels antérieurs dépersonnalisants. Dans un mouvement synchronique et paradoxal, ses chutes montrent aussi une tendance antagoniste à vouloir se réfugier dans les anciens codes relationnels familiaux. En effet, le galvaudage de son élan d’affirmation en tant que mère s’incarne dramatiquement dans ce laisser-tomber incohérent.

Cette forme d’expression désorganisée renvoie aussi à un événement traumatique de l’histoire systémique. Un oncle s’est pendu dans les escaliers. Le trouble souligne ainsi une zone sensible d’indifférenciation à travailler. Toutefois, seule l’investigation exhaustive de l’histoire systémique permet d’extraire ces données essentielles. L’analyse sémiologique ne trouve sa pertinence que si elle est mise en lien avec l’histoire singulière et contextuelle du sujet. Celle-ci révèle la dimension symbolique du symptôme.

La suite la semaine prochaine (partie 2)...

samedi 10 mai 2014

La puissance thérapeutique des narrations paradoxales et systémiques

Retrouvez mon article : « La puissance thérapeutique des narrations paradoxales et systémiques » dans la revue « le journal des psychologues (Adeline Gardinier/Mai 2014).


« En quinze ans, l’échange thérapeutique avec des personnes en situation de crise s’est révélé d’une grande richesse. Il est né de ces rencontres singulières et authentiques une technique d’intervention active pertinente dans ses effets cliniques. « L’interprétation paradoxale » se présente ainsi comme un outil de lecture opérant de l’histoire du souffrant. Les regards systémiques, paradoxaux et analytiques se combinent dans un mouvement synchronique et intégratif afin d’offrir une narration constructive de la problématique rencontrée. La nature de ces entretiens est modelée par le raisonnement systémique. En effet, chaque pan de l’histoire du sujet est réfléchi selon la place que celui-ci tient dans ses systèmes (ou groupes d’appartenances). Les récits proposés au consultant sont alors une restitution du sens à donner à son vécu et à ses symptômes sous l’angle de cette approche contextuelle.»


L’article met en relief une approche constructiviste singulière trouvant sa force et sa résonance dans une logique systémique et paradoxale Quelques techniques d’interventions sont présentées : solidité du cadre, connotation positive du symptôme, position basse du thérapeute, curiosité du détail, humour, provocation, régressions nécessaires, recadrages paradoxaux, récits didactiques, récits miroirs, travail sur les ressources et les compétences et travail de différenciation. La chronique reprend ainsi les idées principales de mon livre « Aider le patient à sortir de la crise » (Editions de Boeck, 2013).